Mausolée de Rûmi à Konya

Un soleil se lève : un être d’exception, véritable puits de science est né. Il s’agit d’un poète  connu sous le nom de Rûmi[1]. Lui-même n’aurait pu imaginer que ses écrits survivraient à travers les siècles. Sans doute est-il le plus grand mystique de la littérature persan au 13ème siècle. On ne peut pas dire qu’il soit le plus grand auteur de son siècle. Car nous ne le considérons pas spécialiste de l’écriture et de la poésie.

Rûmi, n’a jamais attaché une grande importance à la poésie et au style de ses discours et de ses écrits. Nous ne le comparons pas  à Hafez, Saadi ou Ferdowsi. Par contre, son pouvoir expressif et littéraire n’est pas non plus négligeable.

Rûmi et le mysticisme

Rûmi a pour objectif de transmettre toutes ses connaissances à ses semblables et en cela il est un maître. La littérature mystique de l’Iran atteint son apogée avec lui et son ouvrage le Masnavi. L’influence d’Attar ainsi que celle de Sanaï[2] dans le Masnavi et dans d’autres textes  nous semblent évidentes.

La puissance poétique de Rûmi a fortement influencé Hafez[3]. Ce dernier savait que le statut du ghazal ou ode est bien défini. Les textes mystiques avaient atteint un haut degré de perfection avec Saadi et Rûmi. Donc, pour Hafez, il ne reste qu’à trouver des solutions nouvelles. S’il ne les trouvait pas, il serait privé de certains avantages…

On parle de Rûmi, mais… pourrait-on vider un océan tumultueux et infini dans un petit récipient ? Rûmi, ce soleil, s’apparut depuis des siècles dans le ciel de la connaissance divine, assis sur le trône de l’univers. Mais personne n’a encore épuisé tous ses enseignements, personne ne peut le comprendre totalement. Même en endossant ses vêtements, en injectant son sang dans les veines, en se glissant dans sa peau et sa chair et en suivant son chemin afin de le comprendre, on ne pourrait tarir sa pensée !

Rûmi dans le monde occidental

Des maîtres comme Nicholson le décrivent comme le plus grand maître du soufisme de tous les temps. Nicholson écrit : « Nous apprenons la science et la théorie de Ghazali. Mais de Rûmi, nous apprenons ses sentiments, sa foi et son expérience religieuse personnelle. Sa personnalité se manifeste dans le langage des émotions et de l’imagination plutôt que dans le langage de la raison et de la pensée. Son ouvrage « Masnavi » est le résultat de sa vie et de son cheminement spirituel. Ceci, censé « Etape par étape jusqu’à l’union avec Dieu » va reprendre le titre d’un livre de Zarinkoub[4]. Le Masnavi se compose de 6 livres en 26 000 distiques.

Les œuvres de Rûmi

Ses œuvres s’intitulent : Masnavi, Odes mystiques, Le livre du dedans (Fîhi-mâ-fihî), Les Quatrains de Rûmi, Rubâi’yât etc.

Les Odes mystiques (Diwan-e Shams) dédiées à son maître Shams de Tabriz, contiennent des dizaines de milliers de vers. Le livre du dedans présente un recueil de prédications à ses disciples, écrit par l’un d’eux en 71 chapitres. Masnavi, l’œuvre la plus éternelle de Rûmi est, en fait, le chef-d’œuvre de sa vie spirituelle et humaine. Rûmi n’a pas pris la plume pour remporter un Oscar, ni pour obtenir le prix Nobel. Selon les récits historiques, il a écrit le Masnavi encouragé par l’un de ses disciples[5]. Les grands hommes de sa famille[6] ont apporté les grandes influences sur lui. Pour le docteur Shariati[7], la parole et le discours d’un homme constitue  la vitrine de ses pensées. Mevlana (Rûmi), est le chef-d’œuvre d’un Seigneur. Et Rûmi, lui-même est le créateur d’un chef-d’œuvre comme le Masnavi !

Plus qu’un auteur mystique, Rûmi se présente comme  une voie dont les enseignements nous parviennent. Ils répondent en notre être aux échos des plaintes de notre âme. Né en 1207 à Balkh, dans l’actuelle Afghanistan, Rûmi mourut en 1273 à Konya, en Turquie.

Pourquoi la poésie ?

Rûmi a choisi la poésie, non pour l’art poétique en tant que tel. La poésie pour Rûmi,  donne un outil traduisant ses pensées, ses croyances et ses sentiments. Le monde a connu de grands esprits et il y en aura d’autres. Mais certains pensent qu’il sera difficile de trouver un tel (Rûmi) esprits aussi brillants dans les temps à venir !

Il existe des exemples éminents comme Platon, Aristote, Socrate en Occident et Avicenne, Farabi et Rûmi en Orient. Comme Homère et Shakespeare, Rûmi a laissé au monde des œuvres dans lesquelles le langage poétique traduit le langage de son esprit de façon harmonieuse et fidèle.

Masnavi, l'œuvre essentielle de de Rûmi
Masnavi, l’œuvre essentielle de de Rûmi

Masnavi, l’œuvre éternelle de Rûmi

Rûmi tisse fortement le fil de l’espoir pour les lecteurs du Masnavi et il les aide à trouver Dieu. Tout au long de cet ouvrage, il cite des exemples et conseille chacun afin qu’il trouve la Voie. Il faut abandonner les intérêts et les penchants matériels et gagner la pureté de l’âme.

Le Masnavi se considère comme une œuvre plus spirituelle que littéraire. Ce qui implique que l’esprit du locuteur est plus élevé que son discours ordinaire. Certains textologistes ont disséqué les poèmes, la prose, le discours mais de quoi parlait Rûmi au fond ? Tout est dit à propos de Rûmi, mais on n’a pas étudié ce qu’il disait réellement. On n’a pas approfondi la Parabole du Ney qui explique l’origine et le devenir de l’amour. A cet égard, cela vaut la peine de lire et de comprendre l’œuvre littéraire précieuse, intitulée Mowlavi Nama[8].

Huit siècles plus tard, le Masnavi reste d’actualité. Il contient des principes universels, fiables et invariables. Rûmi, à travers lui, nous invite toujours et encore à un véritable voyage intérieur.

Le contenu de Masnavi

Il a ciblé comme l’éducation spirituelle des êtres humains. Rûmi ne se présente ni au-delà de l’islam, ni en deçà. Aucune trace hostile de sa part ne se relève historiquement contre la doctrine islamique. Il n’a favorisé aucune tradition particulière, mais toutes les branches islamiques existent dans ses œuvres. Il connaissait par cœur tout ou partie des versets du Coran. Mais  le point le plus remarquable se trouve dans son interprétation coranique est.

Il a commenté le Coran si bien que certains ont considéré que le Masnavi en était une interprétation à part entière. Le mollah Hadi Sabzevari a même dit que le Masnavi en était la meilleure exégèse. Il est probable que cet ouvrage soit le seul livre commençant par l’homme et finissant par les prières à Dieu. Car Coran se commence par les prières au Créateur et se termine par la sourate d’An-Nas (Les hommes). Rûmi a écrit des phrases et exprimé des concepts cohérents qui sont toujours d’actualité.

 Rûmi s’adresse à l’âme afin de la guider dans la voie qui la conduira à rencontrer Dieu. Mais ses écrits se teintent d’une dimension spirituelle par laquelle il aborde les différents aspects de la vie quotidienne. Ainsi, il console l’âme attristée.

Y a-t-il une théorie fondamentale chez Rûmi ?

Il ne s’appuie pas sur une théorie définie de la sagesse divine ou des principes philosophiques établis. En fait, il emploie des concepts différents pour atteindre ses objectifs. La lecture du Masnavi se considère la meilleure prescription pour les patients qui ont perdu tout espoir en la vie.  Il dessine une perspective remplie d’espoir et de quiétude.

La vaste étendue des connaissances de Rûmi dans ses livres et récits islamiques, son pouvoir de capturer des sujets ordinaires et de les adapter afin qu’ils servent ses nobles intentions, la compréhension aisée des contes et des histoires, ainsi que le fait de ne mentionner ni le temps, ni le lieu constituent les caractéristiques les plus connues de son style d’écriture.

Rûmi considérait le Masnavi comme une échelle vers le ciel et un moyen d’ascension vers l’Un. Rûmi étant un moderniste, ne négligeait pas la rationalité et le réalisme. C’est peut-être cela qui lui a assuré cette présence au cours des siècles. Rûmi plaidait pour un jihad orienté vers l’intérieur dont le but était de lutter contre son propre ego et de le vaincre. Pour lui, chaque être humain est le reflet de Dieu. Si Rûmi est introverti, il est un introverti positif, pas un introverti négatif !

Rûmi et Shams

Il rencontra Shams à Konya et cet évènement le transforma. Maintenant une question se pose : Rûmi est-il devenu un grand poète sous l’influence de Shams ? Non, bien sûr, non. Shams avait rencontré des milliers d’individus différents, mais pourquoi sa lumière a-t-elle embrasé Rûmi ? La personnalité profonde de Rûmi était à la recherche de l’essence de la perfection. Donc, la rencontre avec Shams lui permit de combler l’impression de vide qu’il ressentait et de s’envoler vers l’Etre aimé. Rûmi a traversé les siècles et il est digne de lui attribuer une place au sein des plus prestigieuses universités du monde.

La philosophie

Il faut considérer Rûmi comme un mystique. Il aspire à l’union liturgique avec le divin, grâce aux émotions,  à l’ivresse de la musique et de la danse. Rûmi est un mystique, pas un philosophe. Cependant, si l’on considère comme un philosophe, sa philosophie a un contenu mystique. Elle n’a rien avec une philosophie rationnel pur ! Il maîtrisait la jurisprudence philosophique et physique de base. Il connaissait ce monde comme un monde dialectique. Pour lui, la paix des quatre éléments construit l’essence vitale du monde. Selon lui, s’il n’existe pas de paix, l’homme va mourir ! Selon Rûmi,  La vie humaine, qu’on le veuille ou non, s’enracine dans trois principes fondamentaux. Il en récite les trois : les outils, la valeur et l’objectif.  

Le Masnavi s’adresse directement au cœur, entame un dialogue avec l’âme, tantôt curieuse de l’existence, tantôt victime de ses pérégrinations. Le soufisme et sa voie d’amour répondent aux angoisses et aux souffrances. Celles-ci  habitent toute âme humaine en quête de consolation.

Shariati, Parvin Etesami et Rûmi

Shariati croit également que la disparation des idoles matérielles se trouvant dans les temples ne pourra avoir lieu que lorsque les idoles vivantes auront disparu dans le cœur des êtres humains.

Le premier signe de conscience que l’on existe se manifeste lorsqu’on dit « Je ». D’où l’être humain commence à penser. Rûmi compatit aux douleurs des êtres humains. Etant un écrivain engagé, il parle des problèmes et des désordres directement. Ce qui contredit  le conservatisme social. Parvin Etesami[9],  l’homme (comme Rûmi) creuse plus profond le monde avec une bêche de question. Il pose des questions afin d’aller au-delà de l’enveloppe superficielle. C’est ainsi qu’il a labouré la terre de la connaissance ».

Les portes de la grande ville qu’est l’âme s’ouvrent grâce à la psychologie et Rûmi était un psychologue émérite ! Il n’a pas offert une définition précise de l’âme. Rûmi a bien démontré la proximité de l’âme et du Seigneur et son aspect surnaturel.  Il avait un pouvoir extraordinaire pour comparer, paraphraser et utiliser un langage imagé.

Rûmi et le secret de l’existence

Rûmi dit : « Il ne faut pas considérer le mouvement comme l’antithèse de l’inertie ».Certaines personnes restent immobiles et ne bougent pas leurs pieds, d’autres encore s’en sont fracturé un et répètent sans cesse. Ils disent : « Nous ne pouvons pas marcher ». Rûmi leur dit : « Ne faites pas de propositions négatives à votre esprit telles que : non, ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai, je ne sais pas, je ne peux pas, je ne saurai pas, etc.… ». Il parle d’amour, mais l’amour dans les sociétés actuelles n’est qu’un malentendu !

Si l’homme devient conscient de son ignorance, il la reconnaîtra comme un mal qu’il pourra surmonter, dans une première étape, par le questionnement. Ensuite, la soif de son âme pour la connaissance va pouvoir être étanchée. La prière crée un lien entre l’homme et son Dieu.  Une vie sans prière est une coupe vide qu’on attache à nos lèvres de la naissance à la mort. Si l’on est ignorant et qu’on ne fait même pas un petit pas pour comprendre notre position dans l’univers, nos yeux seront happés par des mirages et nous seront emportés.

Rûmi était un génie aux talents extraordinaires qui lui permirent de créer des œuvres exceptionnelles. Il dit : « Dieu est un trésor caché qui a créé des créatures pour se faire connaître ». Or, il était tellement plongé dans les mystères de l’amour qu’il pouvait les expliquer et les partager.

Bien loin de l’amour devenu pour les sociétés modernes un regrettable malentendu source de nombreuses afflictions nées de nos illusions, Rûmi nous enseigne la voie véritable nous conduisant à Dieu. Par notre union à Lui se transcende alors l’Amour dans toute sa Lumière !

la question de la vérité

Il a exprimé des vérités dépassant les limites et la culture du treizième siècle et même la culture d’aujourd’hui. La comparaison du corps matériel à la lumière d’une bougie et celle du sixième sens à sa mèche est l’une de ses comparaisons les plus belles. Tout homme ne peut que s’en étonner et en être émerveillé. Tout au long du Masnavi, on constate une incitation à l’élévation spirituelle. Il fait une appelle  à la perfection et à la libération de l’attirance naturelle et charnelle, afin de sublimer l’âme.

Il parle de la vitesse de la lumière et du cœur. Il parle des diverses douleurs humaines. Rûmi  nous dit que chaque action a une réaction, bonne ou mauvaise ! Il dit : « Rions, mais… que notre rire ne soit pas le cri des autres ». Si l’âme atteint le dernier degré de la pureté, elle sent vraiment le rayonnement divin dans toute son existence. Rûmi dit : « Personne n’arrive nulle part sans passer par lui-même ».

Il pense que la nature est un berceau qui balance l’être humain, lui donne du lait pour grandir et le pousse à se lancer dans la connaissance afin de rencontrer Dieu.

La question de l’amour

L’amour est un phénomène mal maîtrisé par l’homme. Il commence par un regard. Puis il concentre toutes ses forces. Ensuite, il met sous tension les réseaux de son cerveau pour aboutir à la mise en lumière exclusive du seul bien-aimé. Enfin, il s’éteint en nous consumant.

Rûmi dit : « L’homme ne commet pas des milliers d’erreurs, il n’en fait qu’une. Selon lui, la seule erreur vient du manque d’un idéal et il ne connaît pas le but de sa vie. L’esprit humain est un prisonnier dont la clé est entre ses mains ». Le concept de Dieu est remarquable, mais il est difficile de l’appréhender.

Nous allons arrêter de parler. Pour comprendre Rûmi, je ne peux que vous conseiller de lire les six livres du Masnavi et de mettre en pratique ses enseignements dans votre vie.

Les notes


[1] Djalal ad-Din Muḥammad Balkhi

[2] Poète soufi du 12ème siècle ayant également écrit des Masnavi mystiques

[3] Poète, philosophe et mystique du 14ème siècle

[4] Abdolhossein Zarinkoub : professeur  contemporain de la littérature persane dont le domaine littéraire spécialisé comprend sur le soufisme et Rûmi (1923-1999)

[5] Husam ed Din Chelebi

[6] Comme Bahâ’oddîn Walad, son père et Sultan Veled, son fils

[7] Sociologue, chercheur, militant politique et philosophe iranien du 20ème siècle (1933-1977)

[8] Rédigée par Allameh Jalal Homayi

[9] Une des grandes figures de la poésie persane du 20ème siècle

Neda Hamidizadeh
Traductrice

Neda Hamidizadeh

Titulaire d'un master de français

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Claude-Yves Auteurs de commentaires récents
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Très belle traduction !
Formidablement instructif…

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