Résumé

On peut considérer Khayyâm[1] comme l’un des plus grands philosophes qui, par ses idées particulières, apporta une vision à toutes les nations du monde et en particulier aux sociétés européennes comme la France. Khayyâm, en s’appuyant sur la sagesse et la conscience de soi, explora la raison humaine, la vie et la mort et finalement, il réfléchit sur lui-même et sur sa propre vie. C’est pourquoi son œuvre est accessible et compréhensible car elle aborde des questions concrètes, personnelles, contrairement à celle d’autres philosophes. Cet article traite de la vie, de l’époque, de la pensée et des œuvres de Khayyâm.

Khayyâm et l’Iran sous les Seldjoukides et les ismaéliens

Khayyâm a vécu à l’époque de la domination des Seldjoukides en Iran. Les Seldjoukides, sur le plan de la culture et de la civilisation étaient à un niveau beaucoup plus bas que celui des Iraniens. Donc,  ils se sont dissous dans la culture et la civilisation de la société iranienne. Mais  en raison des conflits politiques et des religions différentes, les Seldjoukides étaient rattachés à l’islam sunnite du  califat abbasside de Bagdad et le considéraient  comme le successeur spirituel du Prophète.

Après la conquête de l’Iran, ils se trouvèrent en contact avec des petits groupes religieux très puissants, comme  les ismaéliens. Ceux-ci sont adeptes d’Ismail, le  fils aîné du sixième imam des chiites, alors que les chiites duodécimains reconnaissent Musa al- Kazem, autre fils de l’imam Jafar, comme le septième imam. L’ismaélisme en tant que  la religion politique avait des différences fondamentales du point de vue de la philosophie et de la pratique avec le chiisme duodécimain et aussi avec le sunnisme. L’âge d’or de ce mouvement était entre 1090 et 1261. Dans le monde occidental, ils sont connus plutôt sous le nom des  Assassins depuis les Croisades.

Les Seldjoukides tentèrent d’éliminer le mouvement ismaélien en y mettant toutes leurs capacités et leurs forces, mais ils ne purent atteindre ce but. Ils  ne réussirent non plus à imposer aux ismaéliens, leurs croyances religieuses. Quelques siècles plus tard, ils furent vaincus lors de l’invasion mongole en Iran.

Khayyâm, Hassan Sabah, Nizam Al-Mulk

 Khayyâm est né à Nichapour, ville située au Khorasan, province du nord-est de l’Iran, en 1048. Il est mort dans cette même ville en 1131. Khayyâm signifie « fabricant de tentes » en référence au métier de son père. Il n’y a pas d’informations permettant de savoir si Khayyâm a exercé ce métier ou s’il a été entièrement soutenu financièrement par les rois.

L’histoire de la vie de Khayyâm a été mêlée à des récits légendaires. Selon ces récits, Khayyâm, Khadja Nizâm al-Mulk (vizir du sultan seldjoukide Alp Arsalan) et Hassan Sabah  auraient été camarades de classe. Mais cela est très peu probable car, si l’on tient pour certain que l’année 1048 est celle de la naissance de Khayyâm et l’année 1020 celle de la naissance de Nizâm al-Mulk, ils n’auraient pas pu être condisciples.

A propos d’Hassan Sabah et Khayyâm, il n’existe pas de raisons qui prouvent que le premier originaire du Ray, ait pu faire ses études scientifiques à Nichapour (au Nord-Est de l’Iran, province du Khorasan). Le fait que Khayyâm et Hassan Sabah aient été contemporains est improbable, car aucun de leurs contemporains ne l’a mentionné.

Khayyâm : Philosophe, poète ou scientiste ?

Khayyâm est mondialement connu pour ses rubaiyats, mais il faut noter que son œuvre scientifique l’emporte sur son œuvre littéraire. On considère Khayyâm également comme un grand philosophe, mais ici une question se pose:

Quelle était la place de la philosophie parmi les sciences à cette époque ?

Il faut d’abord dire que dans les premières classifications, la philosophie se divisait en sagesse théorique et en sagesse pratique. La sagesse théorique incluait la métaphysique (la philosophie au sens moderne du terme), les sciences mathématiques et les sciences naturelles, alors que la sagesse pratique s’intéressait aux comportements et aux actions des êtres humains. C’est ainsi que les sciences et la philosophie étaient inséparables.

On considérait que les mathématiques, la géométrie, l’astronomie et les sciences naturelles étaient des préalables à l’étude de la philosophie. Le système d’enseignement était conçu de la façon suivante : une personne commençait à étudier la philosophie seulement à partir du moment où elle maîtrisait les sciences.

Les savants auraient  dû maitrisaient la science naturelle avant de se lancer aux études philosophiques. Par conséquent, Khayyâm, en tant que philosophe, dominait plusieurs sciences.

Khayyâm et la mathématique

Ainsi on constate qu’ Khayyâm a eu une vie riche en études de la  science naturelle où la mathématique et l’astronomie s’y présentent à la première ligne. Dans le traité « Commentaires sur les difficultés de certains postulats du livre d’Euclide »[2], écrits en 1077 à Ispahan, il critique certains théorèmes géométriques, y compris l’axiome des parallèles. Il y a recours pour la résolution géométrique des problèmes qui, du point de vue algébrique, sont des équations du second degré. Khayyâm fut le premier à classifier les équations en premier, second et troisième degré. Khayyâm dit comprendre aisément la partie de la philosophie qu’on appelle les mathématiques.

Ensuite, les Commentaires de Khayyâm consacrés à la notion de la poussée d’Archimède : il s’agit d’un traité qui définit la notion de la poussée d’Archimède (Force dirigée vers le haut qui s’applique sur un objet plongé dans un fluide, comme l’eau, force égale au poids du volume du fluide déplacé).

En effet, la partie concernant les nombres est très claire et l’autre partie traitant de la géométrie également. Pour une personne attentive et à l’esprit vif, cette partie de la philosophie appelée mathématique rend l’esprit plus subtil.

Dans son traité des démonstrations de problèmes d’algèbre, Khayyâm se réfère constamment à l’œuvre d’Euclide. C’est un traité sur l’algèbre et les mathématiques abordant la définition des concepts algébriques et des équations de plusieurs degrés : premier, second et troisième. Le Traité sur la division d’un quart de cercle traite à la fois de géométrie et d’algèbre. Khayyâm a employé des équations pour les sections de cônes et il a calculé la valeur approchée de la racine d’une équation cubique.

Ses découvertes en algèbre étaient si importantes que le célèbre mathématicien allemand du 19ème siècle Franz Woepcke traduisit son traité sur l’algèbre en français en 1851. Utiliser la science algébrique en géométrie a constitué l’apport le plus important de Khayyâm au monde des mathématiques et a permis leur développement.

Il a contribué aussi à l’étude du quadrilatère en géométrie en prouvant que dans un quadrilatère dont deux angles de base sont droits et les côtés latéraux de même longueur, les deux autres angles ne sont ni aigus ni obtus. Cette étude a eu des effets directs sur la géométrie non euclidienne ; la géométrie de Nikolaï Ivanovich Lobachevsk (fondateur de la géométrie non euclidienne) est basée sur l’hypothèse de l’angle aigu tandis que la géométrie de Georg Friedrich Bernhard Riemann (grand mathématicien allemand) est basée sur l’hypothèse d’un angle obtus. C’est pourquoi Khayyâm est considéré comme l’un des grands mathématiciens de l’Orient.

On peut aussi citer ses études sur le cinquième postulat d’Euclide, la détermination des coefficients binomiaux connue sous le nom de Khayyâm-Newton. Khayyâm fut le premier à les avoir disposés sous forme de triangle, l’écriture de ces coefficients d’une façon régulière constituant le triangle dit de Khayyâm- Pascal ultérieurement.

L’astronomie et le calendrier djalâli ou djélalien

En 1074, Norouz (le nouvel an iranien) correspondit au 23ème jour du mois d’Esfand, ce qui signifiait qu’il restait encore 17 jours jusqu’à la fin de l’hiver. Le roi seldjoukide Malek Shâh donna l’ordre d’élaborer un nouveau calendrier dans lequel la fête de Norouz au printemps tomberait chaque année simultanément avec le moment où le soleil entre dans le signe du bélier, le premier signe du zodiaque selon le calendrier solaire. Il fut alors décidé que tous les quatre ans, un jour serait ajouté au nombre des jours de l’année.

En astronomie, il a joué un rôle de premier plan en réformant le calendrier persan et en fondant et dirigeant l’observatoire d’Ispahan. Le calendrier le plus précis du monde est le calendrier djalâli ou djélalien établi par Khayyâm et quelques autres savants.

Ainsi, la quatrième année compterait 366 jours et tous les vingt-huit ans, c’est-à-dire après le passage de sept périodes de quatre ans, lors de l’achèvement de la huitième période, on n’ajouterait pas un jour à la dernière année de cette période, mais à la première année de la période suivante à savoir la neuvième période. Par conséquent, le calendrier djalâli plus proche du véritable calendrier solaire qui comprend trois cent soixante-cinq jours, cinq heures, quarante-huit minutes et quarante-six secondes, devint le calendrier le plus exact du monde.

Khayyâm et sa vie littéraire

Khayyâm est connu pour écrire des poèmes sous la forme de rubai (singulier de rubaiyat: quatrain). Le robi se compose de quatre vers ; le premier, le second et le quatrième riment ensemble mais le troisième est un vers libre. D’autres poètes avant Khayyâm avaient aussi composé des quatrains, mais les quatre vers rimaient ensemble. L’innovation de Khayyâm consista à introduire dans le robai un vers isolé parmi les trois autres vers.

Il est à noter que la réputation de Khayyâm dans ces rubaiyats est plutôt due à ses idées philosophiques. D’un sens, on pourrait penser que la brièveté du robai ne permet pas de bien exprimer l’exaltation, la joie et l’état mystique, mais il s’avère que la plupart des poètes mystiques persans ont réussi à exprimer ces sentiments sous cette forme. Exprimer des pensées philosophiques dans les rubaiyats est très important et unique en son genre.

Les pensées philosophiques de Khayyâm

L’ouvrage philosophique le plus important de Khayyâm est son texte écrit en arabe, intitulé « Traité sur l’existence »[3]. Khayyâm utilise la raison pour prouver l’existence. Par conséquent, selon Khayyâm, le point fort chez l’être humain est la raison. Cependant, Khayyâm ne peut pas accepter tous les arguments et les réponses apportées par le raisonnement, car il lui est arrivé de poser des questions et de ne pas obtenir de réponse satisfaisante, malgré l’utilisation de la raison.

Par conséquent, du point de vue de Khayyâm, l’être humain est au-delà du royaume de la raison. À propos de l’être humain, il considère l’âme comme l’élément premier d’un corps vivant. Puisque l’âme humaine est souillée par des besoins charnels, ces plaisirs corporels entachent la qualité la plus précieuse de l’être humain, à savoir sa raison. D’une certaine manière, on peut trouver une affinité sémantique entre ce point de vue et l’idéologie d’Abul ʿAla Al-Maʿarr, philosophe et grand poète syrien pour qui la croissance de la population est due à l’excès des instincts charnels, ce qui constitue, pour lui, la principale cause de la corruption sur terre.

D’autre part, l’âme n’est que bonté. Puisque Dieu est la source de la réalité de toutes les quiddités, tout ce qui existe est bon et ce qui apparaît différent comme le mal est le résultat de contradictions.

Le point important est que les philosophes recourent à la raison pour purifier l’âme et celle-ci s’épanouira de même par la raison. En fait, la raison est à la fois le point de départ et le point d’arrivée du philosophe. Lorsque Khayyâm parle des avantages de la prière, c’est pour montrer qu’elle a pour effet d’accoutumer l’âme à résister à la luxure parce qu’il considère que celle-ci est une force qui amoindrit le pouvoir intellectuel.

Khayyâm utilise la raison pour prouver l’existence, il considère l’âme comme l’élément premier d’un corps vivant. Puisque l’âme humaine est souillée par des besoins charnels, ces plaisirs corporels entachent la qualité la plus précieuse de l’être humain, à savoir sa raison. La majorité des œuvres de Khayyâm sont philosophiques. Il était adepte de l’école péripatéticienne (l’école philosophique fondée sur la Métaphysique d’Aristote) et il considérait Ibn Sīnā (Avicenne) comme son maître à penser.

C’est ainsi que les mutakallimins (ceux qui sont à la recherche de principes théologiques par le biais d’argumentations rationnelles) considèrent la philosophie rationaliste de Khayyâm comme dépourvue de base divine à savoir de lois religieuses absolues et rationnelles. Selon eux, la philosophie qui réduit cette théologie aux intérêts sociaux ne repose pas sur la foi.

Le vin est mentionné à plusieurs reprises dans les œuvres philosophiques de Khayyâm, mais le concept de vin dans ses poèmes ne peut être interprété comme celui du soufisme. C’est ainsi que Khayyâm est devenu le symbole de l’ivrognerie, mais en vérité, dans la confrontation entre les principes religieux et la raison philosophique, Khayyâm est du côté de la philosophie de la vie, il est le chantre des plaisirs terrestres.

Sa perception claire des limites de la méthode scientifique, ses désillusions lorsqu’il cherche en vain une explication rationnelle aux contradictions de la vie et de la mort, de la création et de la destruction, de la combinaison et de la rupture, de l’existence et de l’absence, apparaissent dans ses poèmes philosophiques.

On trouve dans les pensées de Khayyâm une certaine dualité et même certaines contradictions. Selon lui, le vin, l’amour et ses manifestations sont bien réels. En outre, il croit au Créateur de l’univers en pensant à la création du monde, mais il n’a pas d’opinion définitive sur les différentes religions. A son avis, les religions ont cherché la vérité mais aucune n’y est parvenue et donc toutes sont égales devant la vérité.

Il se demande pourquoi le Dieu en tant que créateur de toute chose et même de la mort, n’entend pas les gémissements des malheureux et ne voit pas les souffrances des prisonniers.   Il faut savoir qu’à l’époque de Khayyâm, des croyances basées sur les traditions et non sur la raison s’épanouissaient. Par conséquent, la pensée dominante de son époque et l’acception générale des traditions et des croyances justifiaient l’idée du déterminisme.

Comment Khayyâm pouvait-il parler de la liberté au sens théologique, politique ou social du mot alors que son principal souci était la mort et qu’il ne trouvait pas d’autre choix que de s’y abandonner et que, de plus, il était conscient de la lâcheté de l’époque et du peuple ?

Aux yeux de Khayyâm, une chose était certaine, c’était le passage du temps. Chaque moment de la vie est une occasion dont on doit profiter parce qu’il ne reviendra plus. La valeur du moment présent est le thème repris dans plusieurs quatrains de Khayyâm. Hafez (poète persan 1320-1386), né deux cents années après Khayyâm, a, comme d’autres penseurs ayant étudié la pensée de Khayyâm, invité chacun à profiter du temps et des moments de la vie. Donc, cette idée commune à Hafez et aux autres soufis prend sa source dans les pensées de Khayyâm.

Alors, quel est le but principal de la vie ? C’est la question la plus importante que se posait Khayyâm. On peut dire qu’il reconnaissait une sorte d’unicité de l’Être, c’est-à-dire qu’il n’y a que Dieu qui est et que la création n’existe que par la volonté de l’Être suprême. Mais il ne pouvait admettre que l’intelligence humaine soit limitée, c’est pourquoi il espérait que le vin lui permettrait de comprendre ce que la raison lui refusait.

Dans les poèmes de Khayyâm, le vin et l’ivresse favorisent la résolution des problèmes humains, à défaut de pouvoir recourir toujours à la raison.

Avec Khayyâm, le mot vin ainsi que son concept sont entrés dans la littérature philosophique et mystique et ont pris un sens mystique et par la suite il en a été de même pour l’eau-de-vie. Ce qui explique que l’on trouve abondamment dans les œuvres des grands poètes mystiques d’Iran, tels que Hafez, Roumi et d’autres, ce mot vin, mais avec une connotation spirituelle.

Celui-ci a joué un rôle majeur dans le développement d’un soufisme iranien et l’évolution de l’école mystique iranienne par rapport à l’islam. En posant le regard sur la Perse antique, on constate l’usage par le clergé zoroastrien d’une plante médicinale appelée Haoma ; en utilisant le jus de cette plante, celui-ci accédait à un sentiment d’extase favorisant la conscience spirituelle. D’une certaine manière, on peut dire que la philosophie de Khayyâm aussi a contribué à cette évolution.

En outre, le rôle de Khayyâm sur le plan de la dimension politique du soufisme a consisté également à introduire dans le soufisme le rationalisme, alors que dans le mysticisme et le soufisme en général, la raison joue un rôle mineur par rapport à l’amour.

On peut donc conclure que l’idéologie de l’ismaélisme de l’Iran après son déclin graduel et suite à l’invasion des Mongols en Iran, à l’abolition du califat abbasside et à l’expansion des pensées ascétiques, prit la forme d’un soufisme rationnel politique.

Il est à noter que les ismaéliens, après l’invasion mongole, durent utiliser la couverture soufie pour se camoufler afin de survivre. Les khanqahs devinrent les sites de cette communauté. Mais la nécessité de se dissimuler durant une longue période influença et le fond et la forme de leur idéologie. Par la suite, avec le rattachement au soufisme et la formation du Khanqah safavide et surtout l’établissement de la puissante domination safavide en Iran, beaucoup d’ismaéliens se convertirent au chiisme duodécimain, c’est-à-dire à la religion officielle de cette époque.

Khayyâm, l’épicurisme et le sophisme

La philosophie de Khayyâm s’opposait clairement à deux écoles de pensées philosophiques grecques : les sophistes et les épicuriens. A l’époque de Khayyâm, l’éducation délaissait les sciences basées sur la raison et seules les sciences religieuses, théologiques ainsi que la littérature étaient véritablement enseignées.

En gros , les  sophistes qui accordaient le rôle central  aux discussions et aux débats basés sur la tradition, l’acceptation des principes des anciens et non sur la recherche d’une méthode particulière pour innover et atteindre une nouvelle vérité scientifique. Pour les épicuriens, le but de la vie est d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la quiétude et la tranquillité de l’esprit dont le seul but serait la recherche du plaisir.

Mais l’hédonisme prôné dans les poèmes de Khayyâm est basé sur le rationalisme différent de celui des épicuriens.  Pour Khayyâm le plaisir non fondé sur la raison se résume à une joie insignifiante de sorte que le sommeil est préférable à cette sorte de joie. Pour lui, la raison doit guider la pensée et la réflexion. C’est alors seulement que le véritable plaisir peut être atteint.

On peut mentionner deux mouvements ayant des fondements idéologiques semblables à ceux des épicuriens : directement en ce qui concerne « gens aux habits blancs »[4] et indirectement les  « gens aux habits noirs »[5].

Ni la raison, ni la religion ne pouvaient entraver les Sepid-jāmagān dans leur recherche du plaisir et leur vie était basée sur la volupté pure. Cette quête n’a donc rien de commun avec la philosophie de Khayyâm basée sur la raison et la pensée. Leur démarche était fondée sur cette croyance qu’il n’était pas nécessaire de prier, de jeûner et de purifier son corps par des ablutions après les relations sexuelles. Pour eux, il était normal de proposer et de partager les femmes avec d’autres hommes. Une autre coutume voulait que l’homme qui voulait épouser une femme vierge doive demander à un autre homme dont c’était le métier, de la déflorer et ensuite, le mari pouvait avoir des relations sexuelles avec sa femme. Il est évident que cette sorte d’hédonisme basé sur l’ignorance et l’assouvissement des instincts les plus bas n’a rien à voir avec l’hédonisme rationnel de Khayyâm dont le principal but repose sur le fait de profiter du moment présent et d’éviter les chagrins en insistant sur la fugacité de la vie.

Quant à l’autre groupe appelé  gens aux habits noirs, il est aussi connu sous le nom de Zanadiqa. Le nom zendiq (singulier de zanadiqa) signifie hérétique. A l’époque des Sassanides, ce terme a été utilisé pour désigner les pêcheurs, les hérétiques ou encore les athées. Ses membres croyaient que le monde est durable et que la vie humaine prend fin dans ce monde. De plus, ils se moquaient des prophètes divins. Pour eux, la promiscuité sexuelle était permise et ils avaient une opinion semblable à celle des Sepid-jāmagān concernant le fait de partager les femmes les uns avec les autres. Il faut signaler en outre, que l’idéologie de ce groupe à propos de la mortalité est en contradiction avec la philosophie et la pensée de Khayyâm. Compte tenu de ce qui vient d’être dit, on peut dire que la philosophie de Khayyâm s’est beaucoup inspirée des pensées philosophiques et mystiques de la Perse antique [6]et de notions comme la raison.

Les traités de Khayyâm

L’Épître de Norouz [7]: on lui attribue ce traité qui précise la fête de Norouz (fête traditionnelle des Iraniens) et les rituels de la Perse antique s’y rapportant.

Commentaires sur les difficultés du livre de musique d’Euclide[8]: dans ce traité, il étudie le concept de vibration pour les cordes des instruments de musique.

Traité sur le royaume de l’existence et la responsabilité humaine[9]: Khayyâm apparaît comme disciple d’Avicenne dans ce traité, mais il est peu probable qu’il l’ait été directement. C’est après avoir étudié ses œuvres que Khayyâm connut l’école péripatéticienne.

La traduction du splendide sermon d’Avicenne[10]: dans ce sermon concernant le monothéisme, Avicenne explique l’essence divine et la création divine infinie. La nécessité de la contradiction dans le monde, le déterminisme et la subsistance[11]: c’est un traité philosophique sur la nécessité de la contradiction dans le monde et sur la nécessité du déterminisme et de la subsistance dans l’Essence Divine.

Traité sur l’être[12]connu aussi comme traité concernant les vérifications des qualités[13]: Khayyâm souligne que les quiddités doivent leur existence à une autre existence [14]et il appelle ce processus émanation (fayadan).  Mais en même temps, Khayyâm affirme que pour chaque être existant, c’est la quiddité qui est essentielle, alors que le wujud ou principe d’unicité de l’Etre divin est une qualité conceptuelle (i‘tibari).

L’étrange prédiction de Khayyâm sur la localisation de son tombeau et les circonstances de sa mort

Nizamī-i Arūzī-i Samarqandī dans son œuvre appelée Chahar Maghaleh (Quatre discours) écrit : « Dans la ville de Balkh (située à l’est de l’ancien Khorasan), dans la maison de l’émir, j’entendis ces phrases de la bouche de Khayyâm : « Mon tombeau sera dans un lieu où chaque printemps, le vent le parsèmera de fleurs ». Ces paroles me surprirent parce que je savais que quelqu’un comme lui ne disait rien de futile ». Quelques années plus tard, j’allais à Neyshabur, cela faisait quatre ans qu’il était décédé. Je tiens à préciser que je respectais et admirais Khayyâm car je le considérais comme mon maître.

Un certain vendredi, j’allais visiter sa tombe, accompagné d’une personne qui pourrait me montrer l’endroit exact. Elle m’emmena au cimetière. Alors que je me dirigeais vers la gauche du cimetière, en bas du mur d’un jardin, mes yeux tombèrent sur sa tombe. Des poiriers et des abricotiers avaient grandi dans ce jardin et beaucoup de fleurs étaient tombées sur sa tombe de telle sorte que celle-ci était couverte de fleurs. Je me souvins alors de l’histoire que Khayyâm avait racontée à propos de la position de sa tombe.

Les contemporains de Khayyâm ont décrit sa mort ainsi : il était en train d’interpréter le célèbre livre d’Avicenne Kitāb al-Šifāʾ ou Le livre de la guérison. Lorsqu’il arriva au deuxième chapitre portant sur la théologie de la guérison et traitant de l’unité et de la pluralité, il demanda que l’on appelle des hommes justes pour qu’il puisse faire son testament. Il le fit, se leva et se mit à prier. Il ne mangea et ne but rien jusqu’à Isha, la prière du soir et il dit : « Mon Dieu, sachez que j’ai essayé de vous connaître autant que possible et de trouver une voie vers vous. Pardonnez-moi ». Et enfin, il mourut.

L’influence de Khayyâm sur la littérature française

Khayyâm a connu une véritable notoriété en Occident et surtout en France suite à la publication de la traduction de ses Rubaiyats réalisée par le poète anglais Edward Fitzgerald en 1809. Tant Khayyâm que le traducteur de ses poèmes ont acquis une renommée mondiale grâce à cette traduction ingénieuse. Fitzgerald considérait Khayyâm comme un poète mystique, tandis que Théophile Gautier (poète, romancier et critique français) parlait de lui comme d’un poète défendant la liberté individuelle, ce qui a provoqué un intérêt chez bien des Français.

L’influence de la pensée de Khayyâm sur Fitzgerald est évidente dans la mesure où ce dernier fit graver cette phrase sur sa pierre tombale :

Au nom de Dieu qui nous a créés, pas le Dieu que nous avons créé.

Voici quelques exemples des vers de Khayyâm :

Jusqu’à quand songer: quel sera moll Empire    Vivrai-je dans la joie ou bien dans le martyre ?

Remplis ma coupe, ami, j’ignore en vérité        Si je vais rendre ou non le souffle que j’aspire

ou un quatre quatrain

Comme moi, cette cruche un jour fut un amant      Esclave des cheveux de quelque être charmant

Et lance que tu vois à son col attachée             Fut un bras qui serrait un beau coup tendrement

D’autre part, Jean-Baptiste Nicolas, consul français en Iran, traduisit en français 464 robai attribués à Khayyâm en 1867, ce qui accrut encore la réputation mondiale de Khayyâm. De plus, Maurice Bouchor, poète et auteur dramatique français, publia en 1892 une pièce intitulée  « Le songe de  Khayyâm ». Parmi les célèbres poètes et écrivains français influencés par Khayyâm, on peut citer Jean Chapelain, Théophile Gautier, André Gide, Jean Lahor, Charles Grolleau, etc… .

Les Rubaiyats de Khayyâm qui lui furent attribués : authentiques ou apocryphes ?

On ne peut ignorer que Khayyâm ne prêtait pas beaucoup d’attention à ses Rubaiyats. Il composait ses poèmes à l’improviste et donc il ne les enregistrait nulle part. Il est probable que Khayyâm lisait ses poèmes à ses amis intimes et dans des cercles amicaux. Alors, pourquoi dissimulait-il ses idées ?

Pour répondre à cette question, il faut préciser que l’atmosphère fanatique régnant chez les sunnites et le règne du déterminisme dans la société dû au fait que les sciences théologiques (Kalām) prédominaient sur les sciences rationnelles, ne permettaient pas d’exprimer ouvertement et en public des pensées et une philosophie fondées sur le doute, sans risque d’être traité d’hérétique.

Khayyâm en tant que penseur soumettant au doute chaque chose était  considérée comme athée. Ainsi après la mort de Khayyâm, les gens qui avaient été influencés par sa philosophie, se mirent à ajouter aux Rubaiyats authentiques, des pensées philosophiques plus orthodoxes sous la forme de robais dans la crainte d’être pris pour des athées.

A la lumière des récentes recherches et de l’étude comparée des manuscrits des rubaiyats de Khayyâm, le nombre des rubaiyat authentiques est estimé à environ 104 robai, les autres étant attribués à Khayyâm, de telle sorte qu’au total, 250 poèmes ont été analysés.

 Les preuves de sa renommée à travers le monde  

De nos jours, Khayyâm a une telle notoriété que sa statue trône devant l’office des Nations unies à Vienne en Autriche et en Roumanie à Bucarest, sa capitale. Par ailleurs, on a attribué le nom de Khayyâm à l’un des cratères de la lune. L’intérêt pour les rubaïyat de Khayyâm est si évident que même Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, a exprimé son vif intérêt pour ces derniers.

La rose de Khayyâm

Aujourd’hui, une rose ancienne de couleur rose est connue sous le nom de rose de Khayyâm dans le monde. Simpson, voyageur anglais, cueillit des roses dans le jardin voisin de la tombe de Khayyâm et les emmena en Angleterre. Des roses de cette même espèce, c’est-à dire de Damas furent cultivées dans les jardins botaniques royaux de Kew. Et finalement cette fleur fut plantée sur la tombe d’Edward Fitzgerald située à Woodbridge. Il est intéressant de noter que le jumelage entre Woodbridge et Nichapour est dû à ces roses plantées sur les tombes.

[1] Ghiyāth al-Dīn Abol-Fat ʼh Omār ibn Ebrāhīm Khayyâm Neyshābūri

[2] Sharh mā ashkala min musādarāt kitāb Uqlīdis

[3] Al-Risalah fi’l-wujud.

[4] les Sepid-jāmagān

[5] Siah-jāmagān

[6] (Hekmat-Khosravani)

[7] Norouz-nâmeh

[8] Sharh al-moshkala min ketab al-Musiqa

[9] Al-Risalah fi ‘l-kawn wa’l-taklif

[10]  Al-Khutbat al-gharra’ d’Ibn Sina

[11] Darurat al-tadadd fi’l-‘alam wa’l-jabr wa’l-baqa’

[12] Al-Risalah fi’l-wujud

[13] Al-Risalah fi tahqiqat al-sifat

[14] Al-wujud al-ghayri

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Le Livre des rois de Ferdowsi et la littérature française

Rédacteur

Ali SHAHZADI

Titulaire de master en histoire d'Iran

Minoo Rajaii Gholizadeh
Traductrice

Minoo Rajaii Gholizadeh

Titulaire d'un master de français

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